Chapitre 2 : Siu Lin Tao et Wong Wah Bo
La plupart des pratiquants de Wing Chun — ou de l’une de ses autres appellations, dont le Wing Tsun enseigné dans notre école — connaissent la légende selon laquelle l’art aurait été créé par une femme après avoir observé le combat d’un serpent et d’une grue blanche. Aujourd’hui, on sait que ce récit est davantage symbolique que factuel. Les registres des familles Cho et Yuen attribuent plutôt la création du système à un personnage nommé Miao Shun, qui aurait fusionné son propre kung-fu avec celui de Ng Mui pour donner naissance à une boxe à mains nues souple, fondée sur l’énergie interne. Faute de nom à l’époque, désignons-la par celui de sa forme : l’art de Siu Lin Tao.
De la légende aux archives
Miao Shun aurait transmis son système à Yim Yee, un ancien rebelle réfugié dans la province du Fujian, qui gagnait sa vie en vendant du tofu. Sur son lit de mort, Miao Shun lui aurait confié : « Ce que je t’ai enseigné était ma propre création, et non le kung-fu de la grue blanche. » Le système se résumait alors à une grande forme unique en quatre sections, nommée « Siu Lin Tao » (à ne pas confondre avec le Siu Lim Tao moderne) et accompagnée de kuen kuit — des poèmes-mnémoniques propres aux arts martiaux chinois, qui servent de guides pour comprendre la forme, ses techniques et sa stratégie.
Les recherches récentes sur la forme et ses kuen kuit situent ses racines dans deux sources : l’Emei 12 Zhuang (la « technique du serpent ») et la boxe du Fujian (la « technique de la grue blanche »). Ainsi, 10 des 22 versets accompagnant le Siu Lin Tao ont été identifiés comme provenant des kuen kuit d’Emei par l’actuel héritier de cette lignée, le grand maître Fu Wei Zhong, qui relève aussi de fortes similitudes entre l’une des formes d’Emei et le Siu Lin Tao. Les liens avec le Fujian, eux, se retrouvent dans la technique, la terminologie et les poèmes (voir le poème 18).
De la famille Yim à Foshan
La fusion opérée par Miao Shun — l’Emei 12 Zhuang greffé sur la boxe du Fujian — constitua un véritable changement de paradigme dans les arts martiaux du sud de la Chine : un système interne et souple, adossé à deux grandes traditions de santé et de combat. L’art resta dans la famille Yim une trentaine d’années, avant de passer à la famille Leung par l’intermédiaire de Leung Bok Lao, un marchand de sel qui avait épousé la fille de Yim Yee, Yim Wing Chun. Par ses liens familiaux, il put étudier le Siu Lin Tao, qu’il emporta ensuite à Foshan (province du Guangdong) et transmit à son filleul Leung Lon Gwai. Celui-ci forma à son tour son premier élève, Wong Wah Bo.

Le Red Boat Opera, berceau du Wing Chun
Wong Wah Bo et Leung Lon Gwai enseignèrent l’art aux acteurs des « bateaux rouges » (Red Boat), une compagnie d’opéra cantonais itinérante du delta de la rivière des Perles, ainsi qu’à des membres de la société Hung Mun. Ces jonques, qui servaient à la fois de logements et de salles d’entraînement, devinrent le creuset discret où l’art se transmit et se transforma.
C’est là que Wong Wah Bo rencontra Leung Yee Tai, perchiste du Red Boat. Les deux hommes échangèrent leurs savoirs : Wong transmit sa boxe, Leung son maniement du bâton long « des six points et demi » (Luk Dim Boon Kwan). Cet échange est l’un des moments fondateurs du système tel qu’on le connaît.

La naissance du système moderne (années 1840)

Dans les années 1840, l’art connut sa transformation majeure : la longue forme originelle fut scindée en trois formes plus courtes — Siu Lim Tao, Chum Kiu et Biu Jee — pour en faciliter l’apprentissage. (Le travail de l’énergie interne, le plus long à assimiler, en ressortit toutefois nettement allégé.) La plupart des sources attribuent ce remaniement à Wong Wah Bo — parfois à Leung Lon Gwai —, ce qui ferait de lui le fondateur du système moderne.
C’est aussi à cette période que le mannequin de bois et le bâton long auraient été intégrés au système, qui prit alors le nom de Wing Chun Kuen. Les doubles couteaux papillon (Baat Jaam Dao) le rejoignirent plus tard. Ces lames courtes n’avaient d’ailleurs rien d’exclusif au Wing Chun : c’était une arme civile et milicienne répandue dans tout le sud de la Chine au XIXe siècle — on la retrouve au Hung Gar, au Choy Li Fut ou au Lau Gar —, documentée dès les années 1820 et distribuée par milliers aux milices du Guangdong à l’époque des guerres de l’Opium.
Un point mérite d’être corrigé : on lit parfois que le Biu Jee « s’inspirerait » des couteaux. C’est chronologiquement peu logique — le contenu du Biu Jee existait déjà dans la longue forme d’origine (scindée plus tard en trois), bien avant l’intégration formelle des armes. L’inverse est même plus parlant : dans la logique du Wing Tsun, les couteaux ne sont qu’un prolongement des mains nues — mêmes principes, même structure, même ligne centrale.
De là une hypothèse séduisante : puisque le Wing Tsun a émergé dans un milieu du XIXe siècle saturé d’armes (milices, sociétés secrètes, troupes d’opéra des Bateaux Rouges), sa boxe pourrait puiser une part de sa logique dans le maniement des armes. L’historien Benjamin Judkins, référence sur le sujet, confirme que les couteaux et le bâton étaient bien les armes ordinaires des milices de cette région à cette époque, et que l’art s’est « développé en dialogue » avec cette culture guerrière — mais il se garde d’affirmer que la boxe dérive des armes. À prendre, donc, comme une piste plausible plutôt que comme un fait : avant Leung Jan (1826-1901), première figure historiquement vérifiable, les origines réelles du système ne sont pas documentées.

On raconte que les deux systèmes — l’ancien et le nouveau — coexistèrent au sein des différentes sections du Red Boat durant la rébellion des Taiping. En 1854, la compagnie fut d’ailleurs dissoute et interdite pendant une quinzaine d’années, à la suite de la révolte des Turbans rouges.
Vers Leung Jan, puis Yip Man
Retiré à Foshan, Wong Wah Bo y enseigna — avec Leung Yee Tai — à un médecin réputé : Leung Jan, surnommé plus tard « le roi du Wing Chun ». C’est par lui que l’art gagna en notoriété, avant d’être transmis, de génération en génération, jusqu’au légendaire Yip Man — dont est issue la lignée que nous pratiquons aujourd’hui.
Pour découvrir le système lui-même — ses formes, ses principes et sa pédagogie —, rendez-vous sur la page Qu’est-ce que le Wing Tsun ?
La suite : Chapitre 3 : Ip Man.
Crédits images (Wikimedia Commons) : opéra cantonais, 1927 — Jennychan1968, CC BY-SA 4.0 ; « Shipping off Canton » — domaine public ; mannequin de bois et couteaux papillon — domaine public.

